| Jehanne
Grandjean, pionnière du tanka francophone - par Patrick Simon
Jehanne Grandjean est à l’origine de la création de
la Revue du tanka international en octobre 1953, avec le poète japonais,
Hisayoshi Nagashima. Ensemble, ils avaient fondé en 1948 l’École
internationale du tanka dont Claude Farrère, membre de l’Académie
Française, fut le Président d’honneur. Cette école est issue de
plusieurs conférences données à partir de janvier 1949 par Hisayoshi
Nagashima. Les francophones commençaient à s’intéresser au tanka,
grâce à lui. Lors de la première conférence, il faut noter également
la présence de M. charpentier, attaché culturel à l’Ambassade du
Canada à Paris.
C’est le 3 avril 1949 que ce poète japonais fut
présenté par Jehanne Grandjean à Mathilde Amos, dans son salon
littéraire pour faire connaître en France ce poète du tanka. Quelques
temps plus tard, Jehanne Grandjean présenta une causerie de Hisayoshi
Nagashima dans une revue à laquelle elle participait dans le Lot en
France, la Revue " Aluta " (dans son numéro 21 –
janvier – mars 1949).
Pour tout cela, Jehanne Grandjean, membre de la
Société des gens de lettres de France, fut nommée Chevalier de l’Ordre
national du mérite par décret du 7 décembre 1971, paru au Journal
Officiel du 10 décembre 1971.
Par le tanka, elle a également beaucoup œuvré
pendant sa vie au rapprochement entre les peuples. Déjà à son époque,
elle contribua à une culture de la paix.
Et aujourd’hui, je vous propose de rendre un hommage
à cette femme poète française qui réintroduisit le tanka en France.
Le journal Maïnichi, de Tokyo, du 21 juillet
1954 a publié un long article sur " Sakura ". Voici
quelques poèmes extraits de ce recueil :
Lorsqu’il a neigé
on ne peut plus discerner
les pruniers fleuris
des autres arbres d’hiver :
tous sont de même blancheur
Réjouissons-nous !
le printemps est de retour !
une peine amère
est peut-être au fond du cœur
qu’importe ! Le printemps est là.
Sans arrêt, la pluie,
avec un bruissement doux,
tombe sur Paris
pelotonnés, les oiseaux,
patients, guettent ma fenêtre.
Bibliographie de Jehanne Grandjean
- Élans poétiques, recueil de vers avec des illustrations de l’auteur,
éditions Gerbert (Aurillac – France)
- Lyre et palette, recueil de vers, éditions Gerbert (Aurillac –
France)
- Au gré des jours, recueil de vers, éditions Gerbert (Aurillac –
France)
- Sur le pèlerinage de Napoléon à la Malmaison, poème, éditions
Gerbert (Aurillac – France)
- Parc de Sceaux : sur la mort du cygne, poème, couverture de
Charles Hirlemann, éditions Gerbert (Aurillac – France)
- Jonchée de rêves, recueil de vers, avec des illustrations, dont 10
compositions de l’auteur, éditions Gerbert (Aurillac – France)
- Sakura, fleur de cerisier, son premier recueil de tanka, avec
illustrations du Maître Hisayoshi Nagashima, éditions Gerbert
(Aurillac – France), 1954.
Pour finir cet hommage, j’ai le plaisir de vous
proposer à la lecture son article " L’esprit spécial du
tanka et art japonais " qu’elle publia dans le numéro 40 de
juillet 1963 de la Revue du tanka internationale :
L’esprit spécial du Tanka
Depuis qu’existe l’Anthologie appelée Manyôshû
des enfants actuels, dont les Tanka ont été sélectionnés avec tant de
bonheur par M. le Professeur Naro Ikehara, directeur d’école à Osaka,
ce dont le Maître Hisayoshi Nagashima vous a entretenus dans son
enrichissante conférence de novembre 1962, nous nous faisons un devoir et
une joie de traduire toutes ces émanations d’âmes fraiches en raison
de leur rapprochement avec les Tanka d’autrefois, simples et sincères ;
car c’est avec ces qualités qu’on apprend à faire de bons Tanka.
Dans les traductions, o combien fidèles, qu’en fait
le Maître Hisayoshi Nagashima, on sent dans celles-ci comme dans le texte
japonais, battre le cœur des enfants.
Nul autre, jusqu’à ce jour, n’avait été tenté
de le faire, aussi quelle reconnaissance ne lui devons-nous pas de son
heureuse initiative ! Ces Tanka simples et vrais dont la lecture est si
attachante nous font remonter à la source pure de la poésie et nous
servent à initier nos débutants occidentaux à l’art sublime du Tanka,
bien que ceux-ci, par la traduction n’en aient point gardé la forme,
mais dans lesquels vous saisirez cet esprit spécial dont est animé ce
court poème.
Ainsi, pourra s’ébaucher, entre enfants, un échange
touchant de leurs spiritualités enfantines ; j’appelle pour cela l’attention
de nos petits " Kajin " français sur ces petits
bijoux enfantins.
Plus nous avançons dans ces traductions de Tanka d’enfants,
plus nous constatons les affinités extraordinaires qui existent entre l’âme
japonaise et l’âme française. Il y a entre nos deux pays de vieille
civilisation une sorte de zone commune où tous les esprits se rapprochent
dans une exquise émotion. Réjouissons-nous donc de cette entente des
sensibilités françaises et japonaises qui feront dans l’avenir de
grandes et nobles choses.
Que nos chers débutants sachent que dans le Tanka l’expression
de la vision doit être aussi " claire que le rayon de soleil et
aussi fraîche que la fleur du prunier ". C’est ainsi que s’exprimait
Yone Noguchi, professeur à l’Université de Keïo.
Les Japonais de l’époque antique, purs admirateurs
de la Nature, ont légué aux leurs le sens de la beauté et de la
sensibilité littéraires.
Au contact de l’Occident, la poésie japonaise
gardant son sens émotionnel s’est étendue à d’autres sujets fournis
par la vie quotidienne de l’ère actuelle.
Et c’est ainsi que le Tanka a évolué, jusqu’à
pénétrer dans les écoles d’enfants japonaises, françaises et
espagnoles, en incitant les élèves à écrire leurs sensations dans sa
forme étroite : ce qu’ils réussissent à merveille.
Je le répète, c’est par l’initiative merveilleuse
du Maître Hisayoshi Nagashima que le Tanka est entré en Occident et que,
par ma création du Tanka français, l’Occident compte à présent une
forme poétique de plus, procurant à nos chers " Kajin "
comme le disent si bien le vénérable Docteur-Colonel Alfred Bartet,
médecin-chef de la Marine, M. Lucien Beaussillon, Conservateur de Musée,
M. Gilbert Picou, de l’académie quercinoise, de si pures joies
littéraires et de si belles révélations.
Leurs lettres enthousiastes attentent mes paroles.
Aujourd’hui encore, mes chers auditeurs, je vous
tiendrai encore quelques propos sur notre institution basée sur le Tanka.
C’est lui notre oriflamme qui sert à le propager dans le monde. C’est
lui, par sa moralité, sa franchise et sa noblesse, l’ineffable trait d’union
entre les hommes de bonne volonté.
Aussi, mes chers amis, je ne me lasserai jamais de vous
inviter à lire et à relire les Tanka d’enfants japonais, car c’est
avec ceux-ci qu’on apprend à faire de bons Tanka.
L’enfant dans chacun y note son émotion rapide et
son expression est souvent d’une rare qualité.
Prenez-les donc en exemples !
Dans vos promenades, que de sujets vous offre la Nature
! Ses couleurs, sa lumière, le bruissement de ses eaux ; les murmures du
vent au sein des forêts ; la plainte de la mer ; la gravité du souffle
des montagnes, le calme émouvant des plaintes et les trépidations d’un
avion qui passe au-dessus de vous, ou encore, ses lueurs dans le ciel
sombre…
Et chez soi dans la conversation familiale, que de
sujets nés d’élans généreux, de paroles douces ou quelquefois
amères !... Le Tanka exprime tout ce que le cœur ressent de joie ou
de douleur, devant tel ou tel spectacle, car le cœur perçoit tout et
vibre de toute émotion. De là à composer un Tanka, il faut si peu de
chose ! Laisser son âme s’exhaler, et avec le recueillement sur le fait
qui vous a frappé, les mots se forment sur vos lèvres et vous les
écrivez.
J’en arrive maintenant à l’esprit spécial que
seul au monde possède le Tanka.
Le Tanka est un reflet du cœur. Donc, il faut être
sincère avec soi-même et n’employer que des phrases ou expressions
personnelles. Ne jamais se servir de phrases ou d’expressions d’emprunt.
Il faut que votre âme et votre vie transparaissent dans chaque mot. On
doit sentir les palpitations de votre cœur dans vos vers ; c’est pour
cela que la concentration de l’esprit et de l’âme est nécessaire
pour sa bonne composition. (Paroles du Maître Hisayoshi Nagashima)
L’effort poétique porte sur le choix du sujet :
les deux qualités essentielles sont : la brièveté et la puissance
de suggestion. Le Tanka est basé sur la réalité, la clarté, la
sincérité, la simplicité et la profondeur noble du sentiment.
Le Tanka étant la transcription directe de ce qu’on
a senti ; tout jusqu’au dernier vers doit mettre en valeur votre sujet.
Il est très difficile d’expliquer cette chose
abstraite qu’est l’Esprit du Tanka. Essayons de le faire.
Voici un Tanka dont je suis l’auteur, que nous allons
étudier.
Quelle est cette flamme
qui semble sortir des eaux
dont la vue m’exalte ?
au-dessus des vers feuillages
fuit le disque du soleil…
J’étais au jardin du Luxembourg, quand tout à coup
je fus attirée par une flamme rouge qui semblait monter du bassin…
Je levai les yeux et vit au-dessus des arbres le disque
rouge du soleil.
Cette soi-disant flamme était due au frémissement de
l’eau qu’agitait la flottille des enfants. Le disque rouge du soleil
passant au-dessus, teintant ce frémissement, était le magicien de cette
féérie et par conséquent la cause directe.
Donner l’Esprit au Tanka est donc de mettre le sujet
en relief par les circonstances qui l’accompagnent. Or, le disque rouge
du soleil était la cause principale de cette magie.
Dans les trois premiers vers, le sujet est introduit.
Les deux derniers vers créent l’ambiance ; on appelle ainsi les
éléments secondaires, mais indispensables, qui entourent le sujet.
Ceux-ci semblent être parfois en contradiction avec celui-là ; mais ce n’est
qu’une apparence ; à la méditation on s’aperçoit de leur
nécessité. C’est cette ambiance qui rend le Tanka vivant par ce qu’elle
fait vibrer le sujet choisi.
" L’Esprit " est dans le Tanka la
chose la plus difficile à comprendre et à saisir par le débutant ; mais
c’est la chose essentielle qui fera de son poème un vrai Tanka.
On ne rencontre cet esprit particulier dans aucun autre
genre de poésie ; c’est ce qui fait le charme et la valeur du Tanka.
Enfin, dans le vrai Tanka, on ne trouve que le langage du cœur ou du
sentiment dû à une impression fugitive.
Le Tanka, par sa franchise, son laconisme, ses
exaltations et son élévation, est un art, un art vivant.
Cultivons-le donc avec amour, parce qu’en ses courtes
lignes il contient par dessus tout l’esprit de vérité.
Jehanne GRANDJEAN
© Patrick Simon, 2008
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